« On ne peut pas chanter et pleurer en même temps »
Interview pour le livre Super Tapages (2025). Éditions La rumeur libre (coll. « Politiques culturelles et territoires »)
Écrivain et musicien, Élie Guillou est aussi officiant funéraire et a fondé en 2022 le collectif Chants funérailles, qu’a rejoint Estelle Amy de la Bretèque, anthropologue et musicienne. Tous deux reviennent dans cet entretien sur le projet de ré-appropriation du rituel funéraire laïque par les personnes endeuillées porté par leur collectif ainsi que sur la place qu’y occupent l’écoute de musique et les émotions qu’elle fait naître.`
Julie Oleksiak – Pouvez-vous nous partager la dernière fois que vous avez ressenti une émotion, à l’écoute ou à la pratique d’une musique ?
Elie Guillou – Pour moi, c’est hier soir. On était à la Causerie mortelle, des soirées qu’on fait dans des bars autour de la question de la mort, pour la sortir de son tabou. Hier, le dernier morceau, Ride on, a été chanté par Cathy. Et puis surprise : Estelle et Armelle ont fait les chœurs, et moi j’ai fait la seconde voix. On parlait depuis deux heures du rituel funéraire laïque, l’énergie était un peu cuite et soudain, elle s’est rafraîchie !
Estelle Amy de la Bretèque – C’est le même moment pour moi. Cathy nous a dit : « Je ne peux pas chanter cette chanson toute seule, il me faut des chœurs, on est un collectif ». Or moi, cette chanson, je ne la connaissais pas. J’ai appris vite fait la mélodie, on a répété une fois la chanson à la pause, dans un coin. Au moment de chanter, Cathy nous a poussées devant. On se tenait toutes les trois. Il y avait ce côté physique, ce corps collectif. Du petit rien que sont les « la-la-la » du chœur a émergé, au moment où on ne s’y attendait pas, le plaisir de faire corps avec les autres.
Julie Oleksiak – Vous avez tous les deux travaillé la question des émotions musicales dans un contexte particulièrement intense, celui des funérailles. Comment en êtes-vous arrivés à ce sujet ?
Estelle Amy de la Bretèque – Ce n’était pas clair au début de mes recherches, mais aujourd’hui je peux retracer à rebours un certain fil directeur : je me suis intéressée à des formes non professionnelles, non scéniques, de la musique, dans lesquelles il y avait toujours du verbe, de la poésie. Ça pouvait être des berceuses ou des lamentations, en tout cas des répertoires de l’intime. Je m’intéressais à la mise en voix, donc en mots et en musique, de choses qu’on a envie de partager et qu’on a du mal à faire passer autrement. Et il y a une qualité qu’a le son : celle de pouvoir englober et de remplir l’espace. Il est à la fois nulle part et partout. L’auditeur « englobé » est libre de s’approprier les sons à sa manière.
Elie Guillou – Quand quelqu’un chante en live, notre manière d’être présent change. Dès qu’on écoute quelqu’un chanter, tout le monde respire en même temps. C’est comme si nos vibrations se synchronisaient. J’appelle ça « diapasonner ». Pour chanter, il faut respirer, et ceux qui écoutent I expirent, le système nerveux lâche. Ça n’est pas lié à la qualité de l’exécution. Que ce soit des 147 musiciens « professionnels » ou un membre de la famille que j’accompagne en tant que maître de I cérémonie, il se passe toujours un truc. Je me souviens d’un moment dans un cimetière où la nièce du défunt a chanté Somewhere over the Rainbow avec une guitare désaccordée. Elle chantait mal ! Et pourtant, c’est la première fois de la cérémonie où j’ai regardé le vent dans les feuilles.
Et puis, il y a quand tout le monde chante. Par exemple, cette chanson souvent diffusée lors des funérailles : Hallelujah, de Leonard Cohen. Je l’ai redécouverte lors de la cérémonie d’un homme alcoolique dont les enfants avaient été placés auprès de la DDAS [Direction départementale des affaires sociales]. Ils ont voulu que je chante Hallelujah. Eh bien, toutes ces personnes qui ne parlaient pas anglais, qui ne comprenaient sans doute pas ce que dit la chanson, connaissaient quand même ce mot, par les héritages chrétien et juif. Ils se sont mis à chanter avec moi, à mi- voix, avec beaucoup d’intensité, comme si ce mot avait un pouvoir. Ce jour-là, cette chanson est redevenue une prière.
Julie Oleksiak – Vous êtes donc tous les deux impliqués à différentes échelles dans un collectif qui propose de chanter lors de funérailles laïques. Comment est né ce collectif et qu’est-ce que vous y construisez ?
Elie Guillou – Depuis que j’ai commencé à faire des concerts, je me demande : à quoi ça sert, ce rituel de la scène ? J’ai toujours cherché en dehors. D’abord, par des scènes ouvertes dans les laveries automatiques, puis en tant que « chanteur public » : j’écrivais des chansons sur mesure pour la vie des gens. À deux reprises, on m’a demandé de faire des chansons pour des gens en fin de vie, puis pour des funérailles. Et c’est comme si j’avais trouvé tout de suite le placement intérieur qu’il fallait pour traverser le truc. Je m’y suis senti étrangement à ma place.
Le déclic avec Chant funérailles s’est fait à Dakar, aux Ateliers de la pensée. Pendant quatre jours, j’ai entendu des penseurs qui requalifiaient d’autres rapports à la spiritualité, à la mort, aux ancêtres, à l’art. En miroir, la France m’a semblé si pauvre sur ces sujets-là. Je me suis dit : allons-y, chantons pour les funérailles. Pour la toute première cérémonie, j’ai contacté plusieurs musiciens : Chloé, puis Jean- Jacques, Cathy, etc. Personne n’était disponible ce jour-là, mais tout le monde était partant. À la fin de la journée, je n’avais pas de chanteur pour la cérémonie... mais j’avais un collectif.
Estelle Amy de la Bretèque – Je m’intéresse aux musiques dans les funérailles depuis longtemps et il m’a semblé évident que je devais rejoindre ce collectif. Je participe surtout en tant que musicienne. Jouer en contexte rituel fait vraiment sens pour moi. Et puis, c’est le lieu rêvé pour expérimenter 148 un vieux questionnement : la gestion des émotions dans la voix. Comment être présente avec mes émotions sans avoir la voix qui se brise ou qui s’étrangle... À la différence de ce que j’ai pu rencontrer lors de mes terrains ethnographiques, on n’a pas ici cette capacité de création musicale et poétique improvisée sur l’instant. Cela me questionne aussi. Mais ce qu’il y a, ici comme ailleurs, c’est cette capacité de la musique à créer un espace sonore partagé de communion. Et pour des funérailles, c’est tellement important !
Julie Oleksiak – Comment travaillez-vous, quelles musiques choisissez-vous ?
Elie Guillou – Je me suis formé en tant que célébrant funéraire. Quand j’accompagne les familles, je mentionne le fait que je suis musicien. En général, elles s’en saisissent de trois manières : « Pouvez chanter pour nous ? » ; « Est-ce que vous pouvez nous faire tous chanter ? » ; « J’aimerais chanter, mais je n’ose pas ». Ensuite, se pose la question du répertoire. Par exemple, j’ai accompagné deux sœurs qui avaient perdu leur mère. Elles m’ont parlé d’une chanson très importante pour elles, par laquelle les parents s’étaient rencontrés, que leur mère avait chantée pour les bercer, quand elles étaient petites, et qu’elles avaient chantée à leur mère à la fin de sa vie, comme pour la bercer en retour. Les funérailles, c’est un festival de diachronie, pour reprendre le terme de Magali Molinié, il y a plusieurs temps emboîtés dans un temps. Et une chanson, quand elle est bien choisie, c’est une poupée russe : en trois minutes, elle convoque un nombre incalculable de moments.
Au sein de Chant funérailles, on mène une recherche avec plein de morceaux qui parlent de la perte. Mais finalement, ce qui domine en cérémonie, ce sont les chants que les gens choisissent. Dans notre collectif, au début, il y avait des discussions entre nous sur la question du goût. Il y en a qui disaient : « Ouais, mais si on nous demande de chanter Johnny, ça fait chier ». Aujourd’hui, cette question n’est plus un sujet pour moi. Le chant est un support pour autre chose. L’esthétique a moins d’importance que la fonction. J’ai remarqué que les gens choisissent souvent des chants qui parlent très frontalement de mort, de chagrin, de perte ; des chansons qui disent : « Tu pars, je suis malheureux ». Puisque tu pars, de Jean-Jacques Goldman, par exemple, je l’ai fait chanter au crématorium d’Évreux. Les endeuillés étaient en cercle autour du cercueil, ils se tenaient par les épaules : c’était le moment le plus fort.
Enfin, Chant funérailles semble intéresser beaucoup de musiciens et musiciennes. Peut-être parce que les pratiques de la performance traversent une crise du sens. On a été calibré pour désirer des réseaux de consécration qui sont de plus en plus étroits. Pour beaucoup d’artistes, ce contexte funéraire redonne une direction à leurs savoir-faire. À chaque fois, je suis étonné parce que les musiciens repartent ravis. Pourtant, on ne gagne pas grand-chose, on n’est pas sûr d’avoir des cérémonies, on n’a pas le temps de monter le répertoire au niveau de raffinement auquel on est habitué par ailleurs. Mais ça nous charge d’un truc...
Publié avec le soutien de la Société française d’ethnomusicologie et tous les partenaires de la convention Ethnopôles du CMTRA.