Interview pour le mortel fanzine (2025)
Magazine de la coopérative funéraire du pays de Rance
6 questions à Elie Guillou
En quoi ta pratique artistique nourrit-elle ton travail de célébrant funéraire ?
Être artiste, c'est créer des formes. Et à mon sens, un.e célébrant.e funéraire crée une forme, la cérémonie, à partir d'un récit : celui de la vie que l'on célèbre et des personnes qui l'entourent. C'est une vraie écriture ! On écrit avec des anecdotes, des lieux, des corps, des gestes, des objets, de la musique, des discours, et tout l'enjeu est de trouver une forme adéquate qui nous aide à traverser la séparation, poser les bases d'un nouveau lien avec le/la défunt.e, travailler les liens des vivant.e.s entre elleux etc.
Tu travailles avec la coopérative funéraire de Rennes. En quoi ces structures changent le rapport aux funérailles ?
En France, la sécularisation est importante mais encore récente. Il y a un siècle, la plupart des structures symboliques qui tempéraient l'angoisse liée à la mort étaient religieuses. Nous n'avons pas encore trouvé collectivement les conditions d'un calme séculier par rapport à cette question. Conséquence : la question effraie, dégoûte ou simplement soulève peu d'intérêt. Même si ça commence à bouger un peu, ce contexte culturel en fait un sujet très peu rentable politiquement, sociétalement, rendant le secteur funéraire très vulnérable face à la captation marchande.
On sait que deux gros groupes peu scrupuleux dominent le secteur, font du lobbying, imposent leurs équipements, leurs tarifs… A mon sens, les coopératives peuvent répondre à ces deux niveaux : d’abord en travaillant à remettre la question mortelle au cœur de la cité (par l'organisation de cafés mortels, du festival de la mort, une autre manière de communiquer, de réfléchir à ces questions, de les rendre intéressantes) et ensuite en proposant un autre modèle économique soustrait à la financiarisation. D'autres modèles émergent, comme celui porté par le “Collectif Pour une Sécurité Sociale de la Mort”, qui tentent de penser une organisation politique nationale à même de soutenir toutes les questions liées au temps funéraire. Dans tous les cas, il y a le désir de sortir d'une course au profit qui se fait au détriment des familles car l'ennemi du capital, c'est le temps. Or, je pense que la lenteur est un élément clé. On peut prendre le temps après les funérailles, comme dans le monde musulman, ou avant, comme c'est notre cas lors d'une crémation. Ou les deux. Mais la mort nous impose de ralentir, de digérer, de recomposer nos psychismes, nos collectifs... Ce droit à la lenteur, à la sidération, n'a pas de prix. On doit le reconquérir.
Peux-tu nous parler du collectif Chant funérailles ?
C'est un collectif de musicien.ne.s que j'ai créé en 2022. Sa fonction est d'accompagner les cérémonies funéraires par la musique. (...) notre rituel laïque est insuffisant, atrophié. Nous travaillons à l'enrichir depuis notre pratique : la musique. Le constat (...) dans tous les rituels funéraires (à ma connaissance) la musique a un rôle, petit ou grand. Sans pouvoir expliquer clairement ce qu'elle nous fait, on sent empiriquement qu’elle agit sur nous. (...) elle joue un rôle à de multiples niveaux. Elle « diapasonne » une assistance : tout le monde arrive à la cérémonie depuis sa propre vie, ses propres soucis, et on est comme confiné dans son chagrin. En trois minutes de musique jouée en live, les corps et les pensées se synchronisent grâce aux interprètes, au tempo, à la tonalité, etc. Ça contribue à créer cette toile invisible que font les moments de qualité, quand l'émotion, l'énergie, la pensée circulent. Ensuite, il y a une dimension très physiologique : la musique modifie la manière dont les gens respirent. Ça me semble important, dans une cérémonie où la douleur et les pleurs peuvent paralyser le corps et le diaphragme, et à terme empêcher l'oxygénation. On pourrait lister beaucoup de vertus : je peux juste ajouter la dimension poétique, quand des mots ouvrent un paysage, une pensée, une émotion, qui nous surprend, nous étire, nous nourrit.
Tu es intervenu au collège Vercel à Dinan sur le thème “Musique et funérailles”, qu’en as-tu retiré ?
Deux ateliers d'une grande vivacité ! Des élèves entre 11 et 15 ans. Le sujet funéraire, loin de les effrayer, a rencontré leur curiosité, beaucoup osant poser des questions qu'ils et elles n'avaient jamais eu l'occasion de poser. Mon message pour eux : « A certains moments de la vie, vous avez de l'or dans les mains ». Pouvoir jouer de la musique dans une famille en deuil, lors d'une cérémonie, dans la salle d'attente de service de réanimation, dans le salon familial quand l'ambiance est lourde, ça n'est pas rien ! Il faut prendre conscience que la musique n'est pas un ornement mais un véritable moyen de transformation des états émotionnels, des relations au sein d'un collectif. Il faut simplement oser la proposer, avoir confiance dans sa pertinence dans les moments délicats et ne pas s'offusquer si on refuse.
Au cœur des funérailles pour les proches, te considères-tu comme passeur ?
Je passe les idées de formes d'une famille à l'autre. Les collectifs qui entourent les mort.e.s sont souvent très créatifs et proposent des formes rituelles qui, si elles ne sont pas collectées, se perdent. Mon rôle est de transmettre ces idées, d'y ajouter les miennes, afin d'enrichir la boîte à outils qui permet de s'approprier ce temps rituel, avec toujours en tête cette question : qu'est-ce qui serait juste pour vous ? L'idée n'est pas de faire original, mais de se défaire des a priori sur ce que devrait être une cérémonie. Je transmets aussi une certaine interprétation du rituel. Mais concernant le défunt ou la défunte, je crois que je suis simplement la personne qui, par l'écoute et les questions, permet aux endeuillé.e.s de sentir ce qui leur importe le plus, dans cette vie que l'on va raconter, ou donner à sentir. De les aider à répondre à cette question : qu'est-ce que l'on veut prolonger de cette vie ?
Quels conseils peux-tu donner pour une cérémonie funéraire ?
Avant tout, se rappeler que ce temps appartient aux proches et pas aux opérateurs funéraires. (...). Il faut se demander de quoi on a besoin, envie, et accepter de ne pas avoir la réponse tout de suite. Mettre en forme une cérémonie, c'est mener une enquête. Qu'est-ce qui serait juste pour lui/elle ? Pour nous ? Ça met à jour des questions, petit à petit, et ça prend un peu de temps (...) qu’il faut s’accorder dans le tourbillon des jours qui suivent le décès. La réponse peut être très simple à l'arrivée (...) prise de parole N° 1 avec musique N° 1 puis prise de parole N° 2 avec musique N° 2 etc. Mais les choix auront un autre poids car ils seront nourris de l'enquête, des questions que l'on s'est posées et par lesquelles on a commencé à instaurer cette entité qu'on appelle un.e mort.e, un.e ancêtre.