Chanter pour honorer les mémoire
Article du Montreuillois (2022)
PRATIQUES ET RÉCITS
ÉLIE GUILLOU Écrivain et musicien, maître de cérémonie,
a fondé le collectif « Chant funérailles >>
qui propose un service
d'accompagnement des funérailles laïques par le chant.
Chanter sur les morts, pour les vivants
Élie Guillou accompagne les cérémonies funéraires civiles par le chant. Il invite à penser le temps des funérailles comme créateur de liens entre les vivants. De nouvelles ritualités, où les formes artistiques tiennent une place essentielle, permettent de traverser l'épreuve de la séparation définitive avec un être cher.
Qu'est-ce qui vous a attiré vers ce temps particulier dans la vie que sont les funérailles?
Élie Guillou: Il y a plusieurs récits qui s'enchâssent: d'abord, mon père est chanteur et musicien en Bretagne. Je l'ai toujours vu chanter aux funérailles, de sorte que, pour moi, le lien entre la musique et le rituel a toujours été une évidence. Face à cette grande question - «< Où est-il, où est- elle? » -, nous avons, semble-t-il, besoin de formes: archi- tecture, gestes, boîtes, chants, poèmes, danses...
Mais ma réflexion a réellement commencé à Dakar, il y a deux ans, lors des « Ateliers de la pensée », organisés par Felwine Sarr et Achille Mbembe. À travers les paroles et les formes entendues là-bas, j'ai vu un monde s'ouvrir : inventif, combatif, imprévu, désirable. Mais comment y participer, depuis ma vie, mon lieu? Le déclic s'est fait au lendemain d'une soirée consacrée aux crimes de masse: il y était ques
Chanter sur les morts, pour les vivants
tion, entre autres, de notre besoin de formes pour explorer ce qui est impensable. Ces réflexions m'ont fait reconsidérer mon activité de <<< chanteur public », pratiquée entre 2011 et 2014, que j'avais laissée de côté. J'écrivais alors des chansons outils, sur commande, sur mesure. Or, à deux reprises, on m'a demandé d'écrire le portait d'une personne à la fin de sa vie : un homme de 70 ans et une jeune femme de 27 ans. Pour l'homme, j'ai chanté devant lui pour son dernier anniversaire avec sa famille, puis à ses funérailles. Pour la jeune femme, j'ai envoyé la chanson terminée la nuit de sa mort. Elle était russe, les obsèques ont eu lieu en Russie. La chanson a été diffusée là-bas mais elle a surtout servi à ses amis, ici: ils se sont rassemblés autour de cette chanson. Ils m'ont invité à la chanter à l'occasion d'un rituel inventé par eux: planter un bouleau de Russie dans une forêt qu'elle aimait. Ils ont planté l'arbre, j'ai chanté, je me suis retiré.
À Dakar, tous les intervenants parlaient de leurs morts, leurs ancêtres, leurs réincarnations... avec évidence et simplicité. Cela n'était jamais le cœur du propos, c'était présent. En comparaison, j'ai pensé au rapport que nous entretenons ici avec nos morts, en France, et il m'a semblé qu'en mettant cette dimension à l'écart, on se privait d'une source fondamentale. En explorant par la suite ces questions, j'ai nuancé cette mise à l'écart: on entretient bien des liens avec nos morts, ici, mais sur des modes plus discrets.
C'est donc à Dakar que j'ai eu l'idée du collectif << Chant funé- railles ». Nous avons commencé à faire des cérémonies en octobre 2022. En y travaillant, j'ai compris que ce rituel, ce temps de la fin, était un temps fécond d'où sentir et penser le monde, ce monde toujours en train d'advenir.
Dans ce monde qui se raidit, se referme, les funérailles laïques sont un monde qui s'ouvre. C'est un rituel jeune, riche en expérimentation. La pandémie de Covid-19 a sans doute accéléré les choses. Beaucoup ont été saisis par les images de ce hangar de fruits et légumes, à Rungis, où l'on a entassé des centaines de cercueils. Avant l'enquête de Mediapart révélant ses pratiques, le groupe OGF y facturait le stockage 159 euros les six jours, comme s'il s'agissait d'un salon funéraire classique. Dans la même période, beaucoup de familles ont été privées de cérémonies. La mort de masse, la mort tout court, que nous gardions loin des regards (depuis Napoléon, les cimetières sont en dehors des communes et on meurt aujourd'hui majoritairement
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Cérémonie. Chanter pour honorer les mémoires
Le collectif de musiciens montreuillois Chant funérailles propose de chanter aux obsèques des particuliers. Son objectif : accompagner les rituels funéraires lors des cérémonies civiles.
L
e chant wolof Bonjour comment ça va et comment va la santé ?, Il
est libre Max d'Hervé Cristiani
et Bird on the wire de Leonard Cohen. Le 19 octobre, dans la salle funéraire du cimetière du Père-Lachaise, Élie, Cathy et Ngnima ont interprété ces trois morceaux pendant la cérémonie d'adieu à Laurent Vilar, disparu à l'âge de 64 ans.Une quasi-première pour le collectif Chant funérailles*, créé cette année par les deux Montreuillois Élie Guillou et Chloé Breillot, 38 et 35 ans. Objectif de cet artiste touche-à-tout (écrivain comédien musicien) et de cette cheffe de choeur spécialiste de fado: << Réintégrer du rituel dans les cérémonies civiles, qui souffrent de déficit symbolique». «En 50 ans, le tiers de la population a quitté une tra- dition de 2000 ans en s'affranchissant des cérémonies religieuses, résume l'ancien chanteur public. Quand la mort frappe, on a très peu de temps pour imaginer une cérémonie à la hauteur de cette déflagration. » Charge donc aux artistes de « réinsuffler du sacré >> pendant que les familles s'abandonnent à leur émotion...
Les deux premiers confinements liés au Covid ont nourri le projet de Chant funé- railles. Le premier, au printemps 2020, << qui nous a empêchés d'enterrer nos morts », a prouvé à Chloé «qu'il était
Élie Guillou, Chloé Breillot, Cathy Gringelli et Ngnima Sarr, de Chant funérailles.
impossible de se passer de cet accom- pagnement». Le deuxième, qui a vu la culture être qualifiée de «non essen- tielle», a incité Élie à «< faire sortir l'art des théâtres et des studios pour intégrer la vie des gens, comme c'est le cas dans de nombreuses cultures dans le monde>>.
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DES CHANSONS SUR LE DEUIL Alors Élie et Chloé ont décidé d'offrir ce <<< service » aux habitants : ils ont rassemblé une dizaine de copains instrumentistes et chanteurs << pour pouvoir répondre rapidement à la demande », cherché des chansons sur le deuil, commencé à répéter par petits groupes...
Aujourd'hui, ils proposent au minimum deux morceaux: «<l'un lié au défunt et
proposé par la famille, et l'autre choisi dans notre répertoire et portant sur l'émotion de la séparation». De Merci doux crépuscule de Berlioz à Vole, vole de Céline Dion : le collectif ne s'interdit aucun registre. Et il s'adapte à toute demande, au tarif (négociable) d'un cachet de 220 € par artiste. La fille de Laurent n'oubliera jamais le moment où, ce 19 octobre 2022, la voix de Ngnima, accompagnée à la guitare et à la mandoline, a entonné le chant wolof dans la petite chambre funéraire : <«<La musique a aussitôt libéré les larmes de l'assemblée... Nous étions dès les premières notes en communion avec l'âme de notre père. Je ne pouvais pas rêver plus bel hommage. >>
(*) chantfunerailles.squarespace.com
JULIETTE DE SIERRA
Peux-tu nous parler du collectif Chant funérailles ?
C'est un collectif de musicien.ne.s que j'ai créé en 2022. Sa fonction est d'accompagner les cérémonies funéraires par la musique. (...) notre rituel laïque est insuffisant, atrophié. Nous travaillons à l'enrichir depuis notre pratique : la musique. Le constat (...) dans tous les rituels funéraires (à ma connaissance) la musique a un rôle, petit ou grand. Sans pouvoir expliquer clairement ce qu'elle nous fait, on sent empiriquement qu’elle agit sur nous. (...) elle joue un rôle à de multiples niveaux. Elle « diapasonne » une assistance : tout le monde arrive à la cérémonie depuis sa propre vie, ses propres soucis, et on est comme confiné dans son chagrin. En trois minutes de musique jouée en live, les corps et les pensées se synchronisent grâce aux interprètes, au tempo, à la tonalité, etc. Ça contribue à créer cette toile invisible que font les moments de qualité, quand l'émotion, l'énergie, la pensée circulent. Ensuite, il y a une dimension très physiologique : la musique modifie la manière dont les gens respirent. Ça me semble important, dans une cérémonie où la douleur et les pleurs peuvent paralyser le corps et le diaphragme, et à terme empêcher l'oxygénation. On pourrait lister beaucoup de vertus : je peux juste ajouter la dimension poétique, quand des mots ouvrent un paysage, une pensée, une émotion, qui nous surprend, nous étire, nous nourrit.
Tu es intervenu au collège Vercel à Dinan sur le thème “Musique et funérailles”, qu’en as-tu retiré ?
Deux ateliers d'une grande vivacité ! Des élèves entre 11 et 15 ans. Le sujet funéraire, loin de les effrayer, a rencontré leur curiosité, beaucoup osant poser des questions qu'ils et elles n'avaient jamais eu l'occasion de poser. Mon message pour eux : « A certains moments de la vie, vous avez de l'or dans les mains ». Pouvoir jouer de la musique dans une famille en deuil, lors d'une cérémonie, dans la salle d'attente de service de réanimation, dans le salon familial quand l'ambiance est lourde, ça n'est pas rien ! Il faut prendre conscience que la musique n'est pas un ornement mais un véritable moyen de transformation des états émotionnels, des relations au sein d'un collectif. Il faut simplement oser la proposer, avoir confiance dans sa pertinence dans les moments délicats et ne pas s'offusquer si on refuse.
Au cœur des funérailles pour les proches, te considères-tu comme passeur ?
Je passe les idées de formes d'une famille à l'autre. Les collectifs qui entourent les mort.e.s sont souvent très créatifs et proposent des formes rituelles qui, si elles ne sont pas collectées, se perdent. Mon rôle est de transmettre ces idées, d'y ajouter les miennes, afin d'enrichir la boîte à outils qui permet de s'approprier ce temps rituel, avec toujours en tête cette question : qu'est-ce qui serait juste pour vous ? L'idée n'est pas de faire original, mais de se défaire des a priori sur ce que devrait être une cérémonie. Je transmets aussi une certaine interprétation du rituel. Mais concernant le défunt ou la défunte, je crois que je suis simplement la personne qui, par l'écoute et les questions, permet aux endeuillé.e.s de sentir ce qui leur importe le plus, dans cette vie que l'on va raconter, ou donner à sentir. De les aider à répondre à cette question : qu'est-ce que l'on veut prolonger de cette vie ?
Quels conseils peux-tu donner pour une cérémonie funéraire ?
Avant tout, se rappeler que ce temps appartient aux proches et pas aux opérateurs funéraires. (...). Il faut se demander de quoi on a besoin, envie, et accepter de ne pas avoir la réponse tout de suite. Mettre en forme une cérémonie, c'est mener une enquête. Qu'est-ce qui serait juste pour lui/elle ? Pour nous ? Ça met à jour des questions, petit à petit, et ça prend un peu de temps (...) qu’il faut s’accorder dans le tourbillon des jours qui suivent le décès. La réponse peut être très simple à l'arrivée (...) prise de parole N° 1 avec musique N° 1 puis prise de parole N° 2 avec musique N° 2 etc. Mais les choix auront un autre poids car ils seront nourris de l'enquête, des questions que l'on s'est posées et par lesquelles on a commencé à instaurer cette entité qu'on appelle un.e mort.e, un.e ancêtre.